1920 |
Source: Gramsci dans le texte - première publication : L'Ordine Nuovo nƒ 8 du 3 juillet 1920 (non signÈ). |
Deux RÈvolutions
Aucune forme de pouvoir politique ne peut Ítre historiquement conÁue et justifiÈe autrement que comme l'appareil juridique d'un pouvoir Èconomique rÈel, ne peut Ítre conÁue et justifiÈe autrement que comme l'organisation de dÈfense et la condition de dÈveloppement d'un ordre dÈterminÈ dans les rapports de production et de distribution de la richesse. Cette rËgle fondamentale (et ÈlÈmentaire) du matÈrialisme historique rÈsume tout l'ensemble des thËses que nous avons cherchÈ ý dÈvelopper organiquement autour du problËme des conseils d'usine, rÈsume les raisons pour lesquelles nous avons posÈ comme centrales et prÈdominantes en traitant des problËmes rÈels de la classe prolÈtarienne, les expÈriences positives dÈterminÈes par le mouvement profond des masses ouvriËres pour la crÈation, le dÈveloppement et la coordination des conseils. C'est pourquoi nous avons soutenu :
La rÈvolution n'est prolÈtarienne et communiste que dans la mesure o˜ elle est libÈration de forces productives prolÈtariennes et communistes qui s'Ètaient ÈlaborÈes dans le sein mÍme de la sociÈtÈ dominÈe par la classe capitaliste, elle est prolÈtarienne et communiste dans la mesure o˜ elle rÈussit ý favoriser et ý promouvoir l'expansion et l'organisation de forces prolÈtariennes et communistes capables de commencer le travail patient et mÈthodique nÈcessaire pour construire un nouvel ordre dans les rapports de production et de distribution, un nouvel ordre sur la base duquel soit rendue impossible l'existence de la sociÈtÈ divisÈe en classes, et dont le dÈveloppement systÈmatique tende, par consÈquent, ý coÔncider avec un processus de dÈpÈrissement du pouvoir d'Etat, avec une auto-dissolution systÈmatique de l'organisation politique de dÈfense de la classe prolÈtarienne qui se dissout comme classe pour devenir l'humanitÈ.
La rÈvolution qui se rÈalise dans la destruction de l'appareil d'Etat bourgeois, et dans la construction d'un nouvel appareil d'Etat, intÈresse et englobe toutes les classes opprimÈes par le capitalisme. Elle est dÈterminÈe immÈdiatement par le fait brutal que, dans les conditions de disette laissÈes par la guerre impÈrialiste, la grande majoritÈ de la population (constituÈe d'artisans, de petits propriÈtaires terriens, de petits-bourgeois intellectuels, de masses paysannes trËs pauvres et aussi de masses paysannes arriÈrÈes) n'a plus aucune garantie pour ce qui concerne les exigences ÈlÈmentaires de la vie quotidienne. Cette rÈvolution tend ý avoir un caractËre principalement anarchique et destructeur et ý se manifester comme une explosion de colËre aveugle, comme un dÈchaÓnement effrayant de fureurs sans objectif concret, qui ne s'organisent en un nouveau pouvoir d'Etat que dans la mesure o˜ la fatigue, la dÈsillusion et la faim finissent parfaire reconnaÓtre la nÈcessitÈ d'un ordre constituÈ et d'un pouvoir qui le fasse vraiment respecter.
Cette rÈvolution peut aboutir ý une pure et simple assemblÈe constituante qui cherche ý soigner les plaies faites dans l'appareil d'Etat bourgeois par la colËre populaire; elle peut arriver jusqu'au soviet, jusqu'ý l'organisation politique autonome du prolÈtariat et des autres classes opprimÈes, qui pourtant n'osent pas aller au-delý de l'organisation, n'osent pas toucher aux supports Èconomiques et sont alors refoulÈes par la rÈaction des classes possÈdantes; elle peut aller jusqu'ý la destruction complËte de la machine d'Etat bourgeois, et ý l'Ètablissement d'une situation de dÈsordre permanent, dans laquelle les richesses existantes et la population tombent dans la dissolution et la dÈchÈance, ÈcrasÈes par l'impossibilitÈ de toute organisation autonome; elle peut arriver enfin ý l'Ètablissement d'un pouvoir prolÈtarien et communiste qui s'Èpuise en tentatives rÈpÈtÈes et dÈsespÈrÈes pour susciter d'autoritÈ les conditions Èconomiques de sa permanence et de son renforcement, et finit par Ítre emportÈ par la rÈaction capitaliste.
En Allemagne, en Autriche, en BaviËre, en Ukraine, en Hongrie se sont produits ces dÈveloppements historiques, ý la rÈvolution comme acte destructeur n'a pas succÈdÈla rÈvolution comme processus de reconstruction au sens communiste. L'existence des conditions extÈrieures : Parti communiste, destruction de l'Etat bourgeois, fortes organisations syndicales, armement du prolÈtariat, n'a pas suffi ý compenser l'absence de cette condition : existence de forces productives tendant au dÈveloppement et ý l'expansion, mouvement conscient des masses prolÈtariennes en vue de donner le pouvoir Èconomique pour substance au pouvoir politique, volontÈ dans les masses prolÈtariennes d'introduire ý l'usine l'ordre prolÈtarien, de faire de l'usine la cellule du nouvel Etat, de construire le nouvel Etat comme reflet des supports industriels du systËme d'usine.
Voilý pourquoi nous avons toujours considÈrÈ que le devoir des noyaux communistes existant dans le Parti est de ne pas tomber dans des hallucinations particularistes (problËmes de l'abstentionnisme Èlectoral, problËme de la constitution d'un Parti ´ vraiment ª communiste), mais de travailler ý crÈer les conditions de masse dans lesquelles il soit possible de rÈsoudre tous les problËmes particuliers comme problËmes du dÈveloppement organique de la rÈvolution communiste. Peut-il en effet exister un Parti communiste (qui soit un parti d'action et non une acadÈmie de purs doctrinaires et de politiciens, qui pensent ´ bien ª et s'expriment ´ bien ª en matiËre de communisme) s'il n'existe ý l'intÈrieur de la masse l'esprit d'initiative historique et les aspirations ý l'autonomie industrielle qui doivent trouver leur reflet et leur synthËse dans le Parti communiste ? Et puis que la formation des partis et l'Èmergence des forces historiques rÈelles dont les partis sont le reflet ne se produit pas d'un seul coup, ý partir du nÈant, mais se produit selon un processus dialectique, la t’che principale des forces communistes n'est-elle pas prÈcisÈment de donner conscience et organisation aux forces productives, essentiellement communistes, qui devront se dÈvelopper et, par leur expansion, crÈer la base Èconomique sure et permanente du pouvoir politique aux mains du prolÈtariat ?
De la mÍme maniËre, le Parti peut-il s'abstenir de participer aux luttes Èlectorales pour les institutions reprÈsentatives de la dÈmocratie bourgeoise, s'il a pour t’che d'organiser politiquement toutes les classes opprimÈes autour du prolÈtariat communiste, et si pour atteindre ce but il est nÈcessaire que de ces classes il devienne le parti de gouvernement au sens dÈmocratique, Ètant donnÈ que c'est seulement du prolÈtariat communiste qu'il peut Ítre le parti au sens rÈvolutionnaire ?
Dans la mesure o˜ il devient le parti de confiance ´ dÈmocratique ª de toutes les classes opprimÈes, dans la mesure o˜ il se tient en contact permanent avec toutes les couches de la population laborieuse, le Parti communiste conduit toutes les couches du peuple ý reconnaÓtre dans le prolÈtariat communiste la classe dirigeante qui doit remplacer dans le pouvoir d'Etat la classe capitaliste, il crÈe les conditions dans lesquelles il est possible que la rÈvolution comme destruction de l'Etat bourgeois s'identifie avec la rÈvolution prolÈtarienne, avec la rÈvolution qui doit exproprier les expropriateurs, qui doit commencer le dÈveloppement d'un nouvel ordre dans les rapports de production et de distribution.
Ainsi, dans la mesure o˜ il se pose comme parti spÈcifique du prolÈtariat industriel, dans la mesure o˜ il travaille ý donner conscience et orientation prÈcise aux forces productives que le capitalisme a suscitÈes en se dÈveloppant, le Parti communiste crÈe les conditions Èconomiques du pouvoir d'Etat aux mains du prolÈtariat communiste, crÈe les conditions dans lesquelles il est possible que la rÈvolution prolÈtarienne s'identifie avec la rÈvolte populaire contre l'Etat bourgeois, dans lesquelles cette rÈvolte devient l'acte de libÈration des forces productives rÈelles qui se sont accumulÈes au sein de la sociÈtÈ capitaliste.
Ces diverses sÈries d'ÈvÈnements historiques ne sont pas dÈtachÈes et indÈpendantes; elles sont des moments d'un mÍme processus dialectique de dÈveloppement dans le cours duquel les rapports de cause ý effet s'entremÍlent, se renversent, interfËrent. L'expÈrience des rÈvolutions a cependant montrÈ comment, aprËs la Russie, toutes les rÈvolutions en deux temps ont ÈchouÈ, et comment l'Èchec de la seconde rÈvolution a prÈcipitÈ les classes ouvriËres dans un Ètat de prostration et d'avilissement qui a permis aux classes bourgeoises de se rÈorganiser fortement et de commencer le travail systÈmatique d'Ècrasement des avant-gardes communistes qui tentaient de se reconstituer.
Pour les communistes qui ne se contentent pas d'une rumination monotone des premiers ÈlÈments du communisme et du matÈrialisme historique, mais qui vivent dans la rÈalitÈ de la lutte et comprennent la rÈalitÈ, telle qu'elle est, du point de vue du matÈrialisme historique et du communisme, la rÈvolution comme conquÍte du pouvoir social par le prolÈtariat ne peut Ítre conÁue que comme un processus dialectique dans lequel le pouvoir politique rend possible le pouvoir industriel et le pouvoir industriel rend possible le pouvoir politique; le soviet est l'instrument de lutte rÈvolutionnaire qui permet le dÈveloppement autonome de l'organisation Èconomique qui va du conseil d'usine au conseil central Èconomique, qui Ètablit les plans de production et de distribution et parvient ainsi ý supprimer la concurrence capitaliste; le conseil d'usine, comme forme de l'autonomie du producteur dans le domaine industriel et comme base de l'organisation Èconomique communiste, est l'instrument de la lutte mortelle pour le rÈgime capitaliste, dans la mesure o˜ elle crÈe les conditions dans lesquelles la sociÈtÈ divisÈe en classes est supprimÈe, et dans lesquelles est rendue ´ matÈriellement ª impossible toute nouvelle division de classes.
Mais pour les communistes qui vivent dans la lutte, cette conception ne reste pas pensÈe abstraite; elle devient motif de lutte, elle devient stimulant pour un plus grand effort d'organisation et de propagande.
Le dÈveloppement industriel a dÈterminÈ dans les masses un certain degrÈ d'autonomie spirituelle et un certain esprit d'initiative historique positive; il est nÈcessaire de donner une organisation et une forme ý ces ÈlÈments de rÈvolution prolÈtarienne, de crÈer les conditions psychologiques de leur dÈveloppement et de leur gÈnÈralisation parmi toutes les masses laborieuses ý travers la lutte pour le contrÙle de la production.
Il est nÈcessaire de promouvoir la constitution organique d'un parti communiste qui ne soit pas une assemblÈe de doctrinaires ou de petits Machiavel, mais un parti d'action communiste rÈvolutionnaire, un parti qui ait conscience exacte de la mission historique du prolÈtariat et sache guider le prolÈtariat vers la rÈalisation de sa mission, qui soit donc le parti des masses qui veulent se libÈrer par leurs propres moyens, de faÁon autonome, de l'esclavage politique et industriel ý travers l'organisation de l'Èconomie sociale, et non un parti qui se serve des masses pour tenter des imitations hÈroÔques des Jacobins franÁais. Il est nÈcessaire de crÈer, dans la mesure de ce qui peut Ítre obtenu par l'action d'un parti, les conditions dans lesquelles on n'ait pas deux rÈvolutions, mais dans lesquelles la rÈvolte populaire contre l'Etat bourgeois trouve les forces organisÈes, capables de commencer la transformation de l'appareil national de production pour que d'instrument d'oppression, ploutocratique il devienne instrument de libÈration communiste.