© Tribune de Genève; 03.08.2006; page 28

Où est la table de Lénine?

Le père de la révolution russe aurait gravé son nom sur une table de la Brasserie Landolt.

Christiane Pasteur

Genève fourmille d’énigmes. Des menhirs de Saint-Gervais à la table de Lénine, en passant par les aventures des Templiers, de Simon Goulart (chasseur d’ovnis au XVIe siècle) et de Casanova, la «Tribune» lève quelques voiles.

La table de Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, c’est un peu comme l’Arlésienne. Tout le monde en parle, mais personne ne sait où elle se trouve… A-t-elle seulement existé?

Etudiante au début des années 90, je me rappelle des chocolats chauds de la Brasserie Landolt et de cette fameuse table gravée de mille et un noms — la 40, ronde en bois, près de la fenêtre — que nous scrutions entre camarades de fac à la recherche de celui de Lénine. En vain.

Volée par des étudiants?

Et pour cause. La table avait disparu depuis longtemps. C’est du moins ce que laisse entendre un article paru dans L’Hebdo en 1993: «Mövenpick entretenait le mythe pour les touristes japonais et américains». Bluffant… Alors cette table? Envolée pour New York, brûlée, vendue aux puces ou volée par les étudiants de Zofingue? Les rumeurs les plus folles circulent. Qui dit vrai?

Tout commence avec la venue de Lénine à Genève. Il y séjournera près de quatre ans, entre les années 1895 et 1908. A l’époque, les immigrés russes fuyant l’Okhrana, la police secrète du tsar, sont nombreux à Genève.

«Ils sont plusieurs centaines à l’Université. On les rencontre aux cours de l’Aula, au patinage, autour d’un jeu d’échecs, chez Landolt», peut-on lire dans la Gazette de Lausanne du 27 janvier 1905. «Ils travaillent, ne se livrent pas et ne racontent volontiers leurs affaires à personne. Aussi le public forge-t-il sur leur compte quantité d’histoires à dormir debout. »

La Brasserie Landolt de la rue de Candolle est idéalement située. Entre la Bibliothèque publique universitaire, où Lénine se rend quasi quotidiennement, ses appartements successifs dans les quartiers de Plainpalais et de la Jonction (rues des Deux-Ponts, David-Dufour, des Maraîchers), et l’imprimerie de la rue de Carouge qui édite des journaux destinés à la Russie.

La «Karoujka»

«A Genève, le centre bolchevik se trouvait au coin de la célèbre Karoujka (rue de Carouge) peuplée d’émigrés russes», écrira plus tard Nadejda Kroupskaïa, la femme de Lénine. «Presque tous les soirs, les bolcheviks se réunissaient au café Landolt et restaient longtemps devant leurs verres de bière, discutant des événements en Russie et faisant des plans. »

Et le nom gravé, une histoire à dormir debout? Chantal Longchamp, fille de feu Francis Longchamp, le seul qui ait géré avec succès le Landolt de 1958 à 1979, ne jurerait pas de son existence. «Je me rappelle bien d’une table avec des inscriptions, des Russes qui venaient la voir, mais j’étais gamine…»

Des «flots de bière»

Coup de théâtre. Le 21 février 1987, le Journal de Genève affirme avoir retrouvé la trace de la table de Lénine. «Admirateurs du révolutionnaire russe, fétichistes, historiens ou simples curieux, vous pouvez être rassurés: la table de Lénine est dans les murs de la Cité de Calvin, gravée de toute part, polie par les années et les flots de bière qui s’y sont déversés. »

Où ça? Chez Zofingue, à la rue des Voisins. «Depuis 1985, elle trône dans le local de l’association d’étudiants et rend encore de bons et loyaux services aux buveurs de bière», affirme le journaliste. Avant de nous livrer son éclairage. «Pendant les années d’opposition, le futur Lénine respecte quelques traditions des pays d’accueil: notamment celle de graver son nom dans le bois d’une des dix tables réservées aux sociétés d’étudiants dans la célèbre Brasserie Landolt. »

Lénine chez Zofingue

Une version que confirme Henri-Albert Jacques, trésorier des Vieux Zofingiens. «Ce n’est pas une légende. Je me souviens que sur l’une des tables figurait le nom de Lénine, gravé au couteau, en lettres majuscules. » Etudiant dans les années 50, il fréquentait lui aussi le bistrot de la rue de Candolle. «A l’époque, figuraient six ou huit tables rondes de grandes dimensions, en bois dur, sur lesquelles les membres des sociétés d’étudiants pouvaient graver leur nom, ce que j’ai d’ailleurs fait moi-même. »

Nous savons que Lénine a fréquenté le local de Zofingue. Nous retrouvons la trace de son passage dans Séjours de Lénine en Suisse, un livre soviétique édité en 1971 à Genève: «En octobre 1915 s’est tenue dans la salle de la Société étudiante «Sofing» (sic), une réunion formée du parti du groupe bolchevik de Genève. Lénine présenta un rapport sur la Conférence de Zimmerwald. »

Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui, la table ne se trouve plus à la rue des Voisins. Murat Alder, vice-président de Zofingue, tombe des nues. Il n’en avait même jamais entendu parler. Evoque une rumeur avant de supposer que la table «a brûlé au Landolt». «Peut-être a-t-elle misérablement terminé en feu de bois», concède Henri- Albert Jacques. Le mystère reste entier.



© Tribune de Genève; 04.08.2006; page 28

La table de Lénine (suite)

Le mystère de la table de Lénine (lire le journal d’hier) a titillé nos lecteurs… «J’ai cherché à acheter la table de Lénine», avoue Daniel Ficht, cuisinier de l’Auberge de Pinchat. «C’était en 1974. La table, brûlée sur le pourtour, trônait dans le dépôt de Cardinal, alors propriétaire du Landolt. » Pourquoi brûlée? «Au début des années 70, l’immeuble abritant le Landolt a été démoli et reconstruit. Pendant les travaux, le mobilier de la brasserie a été déménagé aux Bastions, dans une baraque de chantier. Là, il y eut un incendie», explique Claude Chauvet, ancien directeur régional chez Cardinal. Ensuite? «Certains plateaux de table ont été exposés un temps sur les murs du Landolt. » Quant au dépôt… «Il a connu plusieurs cambriolages. »

Et la table retrouvée en 1985 chez les étudiants de Zofingue? «Je pense qu’ils ont récupéré celle de leur association. Pas celle de Lénine. » A suivre…

(cp)




© Tribune de Genève; 05.09.2006; page 35

Genève

Le mystère autour de la table de Lénine s’épaissit

Derniers rebondissements dans l’affaire de la griffe perdue du révolutionnaire.

Christiane Pasteur

Envolée pour New York , brûlée, vendue aux puces ou volée par des étudiants? Les rumeurs les plus folles ont couru sur la table de Lénine. Cette fameuse table de l’ancien Café Landolt, à Plainpalais, sur laquelle Vladimir Ilitch Oulianov, le père de la Révolution russe, aurait gravé son surnom: Lénine.

Cet été, nous évoquions différentes pistes dans le cadre d’une série d’articles sur les «Mystères de Genève» (lire nos éditions du 3 août). Aujourd’hui, la Tribune est en mesure de lever un coin du voile.

Volée par des étudiants?

«Dans l’ancienne salle du Landolt, chaque société d’étudiants portant couleurs disposait de sa propre table marquée à ses armes, le plus souvent avec son Zipfel caractéristique», nous explique Me Martin Biéler, membre du Conseil de fondation gérant l’immeuble de Zofingue à la rue des Voisins.

«Notre table, carrée, était située juste à côté du bar et du passage menant à la cuisine pour le personnel. Elle portait toute une série de signatures gravées au couteau, dont mon propre patronyme, apposé par mon père ou l’un de ses frères. Mais je ne me souviens pas d’y avoir vu celle de Lénine. »

Et Me Biéler de défendre vigoureusement Zofingue contre toute insinuation de vol. «Lorsqu’il fut question de la démolition de l’immeuble du Landolt, j’ai pris contact avec Claude Chauvet, dit «Goudy, le moine», à l’époque directeur de la Brasserie Cardinal à Genève et propriétaire des lieux. M’inquiétant du sort qui allait être réservé à ces tables, je lui ai demandé s’il m’autorisait à disposer de celle de Zofingue, ce qu’il a accepté. Cette table a été transportée par les étudiants dans leur local où elle se trouve encore, ainsi qu’une autre de format plus petit. »

Les sous-sols de Zofingue. Enfin, nous allions voir ces fameuses tables! Rendez-vous est pris avec Michel Gruner, architecte et Zofingien. Nous descendons au sous-sol de la rue des Voisins. Les tables sont là, en bon état de conservation, juste encombrées de cadavres de bouteilles de bière: les étudiants ont une réputation à tenir…

Sur les plateaux, rectangulaires, nous déchiffrons des signatures. Tiens, un ancien maire de Genève! Oh, un ex-conseiller d’Etat! «Lui, c’était un prof», souligne Michel Gruner. Sous la griffe d’un certain Hornung, une date: 1904. Les tables sont bien d’époque. Mais nulle trace de Lénine…

Brûlée?

«Au début des années 70, l’immeuble abritant le Landolt a été démoli et reconstruit», explique Claude Chauvet, ancien directeur régional chez Cardinal. «Pendant les travaux, le mobilier de la brasserie a été déménagé aux Bastions, dans une baraque de chantier où il y eut un incendie. » La table de Lénine? «Elle a brûlé à ce moment-là, j’ai eu la confirmation du chef du dépôt de l’époque. »

Et pourtant, c’est une tout autre version que défend Daniel Ficht, cuisinier de l’Auberge de Pinchat. «En 1974, je me suis rendu au dépôt de Cardinal pour un échange de pieds en fonte. La table de Lénine s’y trouvait, elle était très abîmée par tous ces «hiéroglyphes» et brûlée sur son pourtour. Je m’en souviens très bien car j’ai demandé à l’acquérir, ce qui m’a été refusé! Le nom de Lénine était gravé de biais, en lettres latines de différentes tailles. »

Le comptoir dans le Midi

Si Claude Chauvet ne s’en rappelle pas, il nous livre tout de même un petit secret. «Je sais où se trouve le comptoir en bois sculpté du Landolt. Après avoir démonté la brasserie, nous l’avions placé au Café des Négociants, au Molard. Quand il est devenu le Nelson Pub, je l’ai récupéré, emmené dans le Midi, où j’ai habité, et donné à un de mes voisins. Avec un certificat témoignant que, sans doute, ce comptoir-là avait vu Lénine s’accouder…»

Une seconde table?

L’affaire aurait pu s’arrêter là. Sans cette lettre de Marianne Nussbaumer. «J’ai souvent vu cette table à l’ancien Café Landolt, et je me souviens en particulier de la dernière fois. C’était en octobre 1996, j’hébergeais une intellectuelle ukrainienne venue en Suisse pour assister à un séminaire sur les Droits de l’homme. Le soir, je l’ai emmenée manger au Landolt. Nous avons pu très clairement déchiffrer le nom de Lénine en lettres cyrilliques. La table était ronde, la signature mesurait trois à quatre centimètres et se trouvait près du bord. » En lettres cyrilliques? Une table ronde? En 1996? Ne manquait plus que ça. «Peut-être y a-t-il eu deux tables?» Diable, l’énigme s’épaissit. Lénine réveille-toi et dis-nous où elle se trouve.