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Staline et les communistes, quels rapports ?

lundi 17 décembre 2012

Quelle position les communistes doivent-ils prendre sur Staline, sur ce qu’il fut vraiment, sur son image actuelle et ce qu’elle symbolise ? Doivent-ils le rejeter avec effroi, le revendiquer avec hauteur au risque de scandaliser ? Doivent-ils l’esquiver comme un secret de famille honteux ?

Dans les peuples du monde les plus divers les opprimés dressent l’oreille quand ils entendent son nom. En général ils en entendent parler par la bouche de leurs ennemis, ou de leurs faux amis discrédités. Ils entendent ce nom au milieu des insultes et des menaces. Et ils se disent que quelque fut le vrai Staline, si les exploiteurs ont encore peur de lui, c’est qu’il ne devait pas être si mauvais. Nous devons nous rendre à l’évidence, nous sommes dans une époque qui aime les paroles et les images de violence, qu’elle confond avec la force, et où le mal métaphysique est à la mode.

Le Staline comme monstre maléfique dénoncé par l’idéologie libérale-démocratique hante ainsi le monde de la fin de l’histoire. Tous jugement moral mis à part, il est abusivement assimilé à Hitler par l’usage de la théorie de guerre froide du « totalitarisme ». Dans le récit incohérent propagé par les manuels scolaires, leurs rôles respectifs deviennent complètement inintelligibles. Le dirigeant criminel raciste contre-révolutionnaire allemand est rejeté en paroles par la même bourgeoisie qui l’a utilisé, comme si elle n’avait rien à voir avec lui. Staline, dirigeant victorieux de l’Union Soviétique et de la révolution mondiale qui a combattu et vaincu le nazisme hitlérien lui est assimilé, au défi de la réalité historique, pour « exorciser le communisme » comme l’écrit le journal « Le Monde » sans guillemets, pour rendre à jamais impossible une nouvelle révolution comme celle d’octobre 1917 en Russie. Bref, comme Dostoïevski l’avait anticipé en critiquant les révolutionnaires russes vers 1870 dans Les possédés, on lui fait porter un costume de démon des plus banals dans la tradition judéo-chrétienne (et d’une version de la théologie judéo-chrétienne bien peu intelligente).

Le représentant du mal métaphysique ainsi signalé à l’attention du public attire à lui le négatif humain que la société bourgeoise veut mettre au rebus, ceux qui sont acculés à la folie, les précarisés, les perdants, les humiliés. Staline a acquis une mauvaise réputation du genre à plaire à l’opprimé isolé par le spectacle du triomphe planétaire du capitalisme. Et c’est maintenant qu’on peut penser qu’il vaudrait mieux pour tout le monde que son nom cristallise la révolte plutôt que celui d’Hitler.

Mais Staline n’est pas une figure de la décomposition populaire du romantisme, un "surhomme " nietzschéen abatardi. Il n’a pas été adulé par des foules qui comptaient nombre de héros et de génies comme un exterminateur mais comme un sauveur.

Or il apparait de plus en plus clairement que le Staline historique n’était pas le personnage monstrueux que ses ennemis ont cherché à accréditer depuis le rapport Khrouchtchev de 1955. L’histoire objective de son pouvoir sur l’URSS et le mouvement communiste commence à être écrite avec le recul scientifique nécessaire à la manifestation de la vérité. C’est une histoire terrible pleine d’excès et de brutalité. Mais la terreur dont il est question n’a pas été introduite dans l’histoire par la malveillance d’un homme ou d’un petit groupe dirigeant. C’était un politicien très intelligent, habile, convaincu, incorruptible, et plutôt prudent, porté à des mesures extrêmes par des circonstances inouïes. Et qui fut sans doute, comme Mao après lui, victime des illusions que secrète le pouvoir absolu.

Nos idées sont remises en cause davantage par les résultats concrets de l’expérience historique du socialisme réellement existant que par les travers de personnalité des chefs qui ont voulu les mettre en pratique. On leur doit cela : on peut reprocher tout ce qu’on veut aux communistes intraitables de la génération formée par Staline, mais non d’être inoffensifs, non d’avoir été des « intelligents » tchékhoviens se morfondant en regardant passer l’histoire en se plaignant de leur impuissance, ou des romantiques complaisants comme dit Lautréamont « se roulant sur la pente du néant en poussant des cris joyeux ». Staline incarne la dictature du prolétariat. S’il y a quelque chose qui ne va pas chez Staline, c’est dans la théorie de la dictature du prolétariat, abandonnée par le PCF en 1976, qu’il faut le chercher, théorie appliquée fidèlement telle que Karl Marx l’avait envisagée. Et certes, ce n’est pas pour rien que Gramsci l’a reprise de fond en comble à la même époque.

Invoquer Staline aujourd’hui n’est pas prudent, n’est pas politique, et risque de conduire à l’isolement. Même les guerillas maoïstes asiatiques l’ont fait disparaître de leurs références. Sans doute peut-on dire que la tentative stalinienne de mettre en pratique le marxisme a finalement été vaincue. Mais il y a quelque chose d’étonnant à voir toute l’intelligentsia mondiale élevée dans le culte de Nietzsche s’épouvanter de voir ce que ça donne, d’agir « par de là bien et mal ». De voir ce qu’elle interprète comme un surhomme en chair et en os mettre en œuvre la dictature du prolétariat à ses dépens.

Le fait est que Staline, dont le nom qu’il s’est choisi signifie l"Homme d’Acier", fut le dirigeant rationnel à la barre de la révolution dans les circonstances de fer où elle se produisit, dans le monde de violence sans limite ouvert par la boucherie de la Grande Guerre impérialiste de 1914-1918 qui avait déprécié totalement la valeur de l’existence humaine, et face à la contre-révolution également sans limite du fascisme et du nazisme qui en avait au concept même d’humain. L’analyse qui veut proposer un « communisme sans Staline » qu’il fût celui de Trotski, de Rosa Luxembourg, de « Socialisme ou Barbarie », n’a pas de sens. Ces communismes là s’ils ne produisent pas de terroriste, n’ont que des martyrs à proposer, ce sont comme des religions qui parlent d’un autre monde que le monde réel. Et leur analyse est à contresens des faits : car Staline n’a pas exercé la terreur au nom de la bureaucratie contre le prolétariat, il a exercé la terreur sur la bureaucratie, au nom du prolétariat.

Terreur qui fut exercée à froid, sans pitié, mais avec une certaine mauvaise conscience. Il n’y a aucune fascination romantique du mal à chercher là-dedans. Lorsque la Convention thermidorienne fit exterminer les milliers d’émigrés aristocrates capturés à Quiberon en 1795, elle le revendiqua. L’URSS tenta de nier sa responsabilité dans le massacre des officiers polonais en 1940, et tenta de produire une façade légale à la Terreur, pendant les procès de Moscou mis en scène de 1936 à 1938. La révolution soviétique avait déjà perdu un peu de sa conviction en la scientificité et la rationalité de son projet. Mais on l’aurait perdue pour moins que ça, si on avait participé à une pareille histoire.

Moins les communistes seront tentés de répudier le Staline historique, moins ils seront tentés de rejeter Staline dans les poubelles de l’histoire, moins ils seront staliniens, au sens trivial du mot qui caractérise bien l’apparatchik brejnévien : autoritaires, menteurs, dissimulés, brutaux, incultes, veules, opposés à la spontanéité révolutionnaire et à la démocratie. Car ceux que l’on qualifie spontanément de « staliniens » avec ce que cela comporte d’opprobre justifiée ne sont pas staliniens, mais khrouchtchviens, gorbatchéviens, eltsiniens. Ou en d’autres termes ceux de Thermidor, pourris et cyniques ne peuvent pas juger la Terreur, à laquelle ils ont participé.

Restent les mérites du personnage historique auquel il faut rendre justice : Il a su rendre concrète l’expérience du « socialisme dans un seul pays (l’alternative étant, non pas la « révolution permanente » mais « le socialisme dans aucun pays »), expérience que l’humanité du XXème siècle devait faire. Il a su diriger le peuple soviétique pour vaincre le nazisme, presque seul. Sans Staline, le Parti communiste soviétique, et le peuple russe, le Troisième Reich aurait triomphé. Il a accéléré la décomposition du monde colonial et du racisme, et rendu dans le monde entier l’exploitation et la misère illégitime. Le seul moyen de vaincre le socialisme a été de faire provisoirement mieux que lui sur son terrain, le terrain social, et on voit bien ce que ça donne aujourd’hui que ce puissant stimulant a disparu.

Il est vrai que Staline symbolise un bilan terrible, peut être un million de victimes de la terreur en trente ans de pouvoir, une fois écartés les bilans délirants et hyperboliques diffusés par les historiens anticommunistes professionnels, et notament l’imputation au régime soviétique de la mortalité due aux calamités naturelles. Comme le dit Losurdo, l’État révolutionnaire fondé par les bolcheviks n’a jamais pu se sortir de l’état d’exception, il n’a pas réussi à fonder une nouvelle légalité, de manière à entrer dans un développement pacifié et prosaïque, et Losurdo pense, paradoxalement, que la composante anarchisante du projet communiste, l’objectif du dépérissement rapide de l’État, a empêché la stabilisation du socialisme et son retour au respect de la légalité. Et en effet, les premiers bénéficiaires d’une telle pacification devaient être les cadres, les "bureaucrates". Staline, comme promoteur de la constitution de 1936, représente justement la recherche jamais atteinte du point d’équilibre entre légalité et révolution, entre "experts" et "rouges". Gramsci voyait le Parti communiste en "Prince" machiavélien unifiant le prolétariat, et Staline personnifie cette théorie, dans les conditions d’un pays encore peu développé, et d’un monde qui considéré globalement ne l’était guère plus.

Mais tout ça ne s’est pas produit dans une époque et dans des pays tranquilles, où les gens au creux des lits font des rêves, en condamnant sans nuance Staline et son groupe dirigeant on fait comme s’il n’y avait jamais eu de guerre menée au socialisme, comme si l’Union Soviétique et la révolution prolétarienne n’avaient eu aucun ennemi, et surtout comme si cet ennemi n’avait pas pris dès avant octobre 1917 l’initiative de la violence et de la Terreur. Il est certain qu’aujourd’hui, et on le voit en Amérique Latine, les révolutionnaires ont appris à économiser le sang versé. Et cela n’empêchera contre eux ni calomnies, accusations délirantes, provocations, complots où les médias bourgeois participeront avec enthousiasme.

Mais nous ne devons pas accepter les jugements moralisateurs des hypocrites dans des faux-procès en inhumanité, car les morts qu’ont causés le capitalisme, et l’ordre social de classe depuis son origine dans la nuit des temps, sont tellement nombreux que personne n’a même essayé de les compter.

Voir en ligne : Texte de Gilles Questiaux pour Réveil communiste

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