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L’URSS a été détruite par la CIA, c’est le plus grand complot de tous les temps

mardi 7 octobre 2003

Gandja. La cité qui fut en 1918 l’éphémère capitale de l’Azerbaïdjan indépendant ressemble à un cimetière industriel. Des 400 000 habitants de la fin des années 1980, il ne reste que le quart : vieillards, femmes et enfants pour la plupart car les hommes tentent de gagner leur vie à Bakou, en Russie ou en Europe. Voilà l’usine qui fabriquait des pièces pour les blindés de l’Armée rouge. Elle n’est plus qu’une structure de béton : les machines ont été rapatriées dans la banlieue de Moscou et les pilleurs ont emporté le reste. Destin identique pour trois unités agroalimentaires, la laiterie industrielle, la fonderie d’aluminium et la cimenterie. La ligne de montage des minibus Gazelle, elle, a été rapatriée à Nijni Novgorod. Quant aux ateliers de pointe qui manufacturaient le système de guidage des missiles balistiques, ils ont licencié 80% de leurs employés et occupent les autres à réparer des téléviseurs.

Quelle chute ! Mourad Boutalibiev, qui égrène cette catastrophe dans le taxi en route pour la frontière géorgienne, n’en est lui-même pas tout à fait revenu. Attachant personnage au faciès eurasiate racé, Mourad est un concentré saisissant de l’agonie soviétique. Dans un anglais aussi précis qu’un manuel scolaire, il regrette sur tous les tons le soviet time et raconte son âge d’or.

- Je suis né en 1970. J’habitais le plus grand pays du monde, il s’appelait l’URSS. Nous n’étions pas riches, mais personne n’était pauvre. À dix-huit ans, j’ai dû partir à la guerre en Afghanistan. C’était dur, mais au moins c’était organisé. Quand on était en difficulté et qu’on avait besoin d’un hélico, on appelait et l’hélico venait nettoyer la vallée. Et c’était la camaraderie soviétique, quand même. Après, pendant mes études à l’Institut d’agronomie d’Odessa, j’ai rencontré ma femme, une Moldave de Chisinau. Je suis revenu à Gandja, nous ne vivions pas encore ensemble. Toutes les deux semaines, le vendredi matin, après le petit déjeuner, je prenais ma Lada pour l’aéroport de Tbilissi. De là, j’embarquais sur un vol Aeroflot pour la rejoindre en Moldavie. L’avion ne coûtait rien, c’était un service public pour relier les villes de l’Empire. Aujourd’hui, ce n’est plus le même pays, il y a des frontières partout, tout est hors de prix. L’URSS a été détruite par la CIA, c’est le plus grand complot de tous les temps. Et on s’est tous retrouvés dans nos petites républiques indépendantes, à crever la bouche ouverte. Quand la guerre pour le Haut-Karabakh a éclaté, on m’a donné un fusil pour tuer des Arméniens sur le front, des gars avec qui j’avais combattu en Afghanistan contre les moudjahidines ! Et là, c’était dégoûtant. Les officiers n’arrêtaient pas de faire des affaires avec l’ennemi, de sacrifier leurs propres troupes si ceux d’en face payaient bien. Je suis revenu du front, blessé. Ma femme était rentrée en Moldavie avec notre fille. Je ne les ai pas revues depuis neuf ans et je n’ai pas de visa ni d’argent pour y aller. Oui, je l’affirme, c’était un âge d’or, tout était gratuit, l’éducation, la santé, les vacances sur la mer Noire. Il y avait du travail pour tous, des usines qui tournaient. Depuis dix ans, nous découvrons tous les jours un nouveau rez-de-chaussée de l’enfer...

P.-S.

Serge Enderlin, Serge Michel, et Paolo Woods, Un de brut, sur les routes de l’or noir, Seuil 2003.

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